LE BERCEAU DE LA PETITE MORTE

 

En ce 18 mars 1755 un feu crépite dans la cheminée de la petite maison de François Sulpice Cordelier, une pièce unique, un lit entouré de rideaux, une table, deux bancs et un petit berceau en osier. Du sol de terre battu une humidité malsaine remonte et pénètre les êtres comme les choses.

François est manouvrier et sabotier à Jouy sur le Morin dans la province de Brie, les temps sont durs, peu d’ouvrages et beaucoup de bras font baisser les salaires, ce n’est pas la misère absolue car les ventres sont malgré tout remplis mais cette sourde malnutrition est source de nombreuses maladies.

Dehors souffle un vent froid qui apporte des pluies, de grosses gouttes viennent s’écraser sur la seule fenêtre de la pièce. Dans ces conditions le jour ne délivre qu’une faible lueur dans la demeure .

Marie Angélique Legay, 37 ans sa femme est grosse pour la cinquième fois, elle est proche du terme, énorme elle ne peut plus guère se déplacer et ses sorties se résument à se soulager car le bébé comprime sa vessie. Elle a depuis longtemps abandonné les tâches domestiques et agricoles, incapable qu’elle est de se mouvoir sans douleur et grande fatigue.

Son petit garçon Pierre âgé de 6 ans l’aide comme il peut, mais irait bien gambader en extérieur mais sentant confusément que sa présence soulage sa mère, il ne la quitte pas d’une semelle. Les deux premières petites du couple ont étés placées momentanément en nourrice chez une tante.

Les adultes sont aux champs et seule la matrone du village passe de temps en temps, elle l’ a déjà accouché de ses deux premiers. Guérisseuse, sage femme, elle est là aussi lors des décès, fait la toilette des morts et participe aux veillées, tout le monde lui fait confiance.

Marie Angélique sent que le bébé peut venir à tout moment, elle a mal, s’essouffle et ses jambes sont gonflées.

Mais ce qui la préoccupe le plus c’est le petit être de chair et d’os qui semble dormir dans le panier d’osier sis à coté de son lit de parturiente.

Sa petite fille de 27 mois a de la fièvre, tousse et sécrète une morve épaisse qui l’empêche de respirer. L’intervention de la matrone guérisseuse n’a rien changé à l’affaire. La maman est inquiète.

Magdeleine a pleuré toute la nuit, ou plutôt gémit toute la nuit. Ce matin son visage est détendu, un petit sourire lui donne un air mutin, Marie en sourit d’aise, le mal s’est’ il extirpé du corps de la petite?

Elle s’approche du berceau, le bébé immobile la regarde, elle entonne une comptine et bouge un peu la nacelle d’osier.

 » Fait dodo colin mon p’tit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

Impavide la petite regarde sa mère.

 » Fait dodo colin mon p’tit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

L’inquiétude puis la panique s’empare soudain de la maman. Elle touche sa petite, qui n’émet aucun son.

Marie Angélique hurle de toute son âme, froide et raide comme une bûche , sa fille  est morte.

Marie Angélique s’effondre aux pieds du petit corps, Pierre comprend immédiatement et s’en va prévenir son père qui travaille à confectionner des sabots non loin de là.

Tout le monde rapplique et s’occupe de la maman éplorée, pour la petite rien à faire François prend un drap dans le buffet et en forme un linceul. Il est déjà trop tard pour l’inhumer,on attendra le lendemain.

La soirée fut sinistre, à la seule lueur du feu de cheminée quelques femmes du voisinage veillent  sur le corps de la petite défunte et sur la future parturiente.

François prit un peu de repos en s’allongeant avec son fils.

Le lendemain, on enterra la petite, un trou, quelques pelletées de terre recouvrant le linceul de drap blanc et la cérémonie fut achevée, le curé Corbie avait fait son office.

En soirée, Marie Angélique perdit les eaux, le travail commença, assistée de la sage femme et des voisines. Ce fut long et douloureux, la nuit fut nécessaire. Au matin une petite poupée de chiffon déchira les entrailles de sa mère et vint rejoindre la communauté. Marie Angélique était exsangue, une hémorragie se déclara , les traits tirés, le teint livide et blafard, les yeux cernés d’un bleu d’insomniaque. Elle s’endormit vaincue par une lutte par trop inégale contre dame nature.

La petite fut menée derechef à l’église par la marraine Marguerite Dorges qui lui donna son prénom et le parrain Nicolas Mullot, François resta au chevet de sa femme. Le vicaire Le François fit entrer le bébé dans la communauté catholique, on pouvait être tranquille si elle trépassait, elle n’irait pas rejoindre les limbes.

De retour de l’église, on mit la petite aux seins, cela ne fit qu’accentuer la fatigue de la mère, le bébé s’accrochant aux mamelles nourricières avec une avidité gloutonne sentant peut être confusément que cette substance maternelle allait bientôt se tarir à tout jamais.

De fait la situation s’aggrava rapidement, Marie Angélique ne se remettait pas de son accouchement difficile, la fièvre survint.

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

On dut rapidement trouver une solution pour la petite et une nourrice aux seins généreux lui fut trouvée dans le village.

Il n’y avait guère de remède que le temps, tout le monde retourna au labeur, il fallait bien nourrir son monde.

Marie Angélique alterna les périodes de lucidité et d’inconscience. Mélangeant le jour et la nuit, elle confondait les gens, François devenait son père, son petit Pierre devenait son frère.

Le délire l’amenait aussi à entonner une comptine en berçant la nacelle d’osier, inlassablement elle chantait pour sa petite fille et berçait avec amour l’enfant pour qu’il s’endorme. Souriant et chantant face au berceau vide, elle confondait sa chère Magdeleine avec la petite Marguerite. Hélas sa douce mélopée n’arrivait pas jusqu’au tertre de terre fraîche ou gisait sa petite. La fièvre empira et les moments de lucidité disparurent.

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

Le 26 mars 1755, une dernière fois sa main se posa sur le berceau et un dernier filet de voix entonna la complainte pour un enfant mort.

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

Elle s’éteignit en souriant, ses petites dormaient enfin.

Comme de coutume, elle fut porter en terre le lendemain, 37 ans de labeur et d’amour.

François Sulpice Cordelier se remaria en Novembre de la même année et eut 3 autres enfants.

Mais la malédiction continua, le 2 janvier 1757, la petite Marguerite âgée de 21 mois rendit aussi son âme à Dieu et fut ensevelie à coté de sa mère et de sa sœur.

Aujourd’hui sur la place désertée par les tombes , on peut entendre certains jours un doux chant s’élever, presque une prière, un léger murmure. C’est  la berceuse lancinante d’une maman à ses enfants morts.

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

 

Source : registre paroissiaux de Jouy sur le Morin

Madeleine Denise :  Née le 03/12/1752, morte le 18 mars  1755.

Marguerite Cécile : Née le  20 mars  1755, morte le  02 Janvier  1757

Marie Angélique Legay, née en 1718, morte le  27  mars 1755

 

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Un commentaire pour LE BERCEAU DE LA PETITE MORTE

  1. Benoist dit :

    que d’amour dans ce récit si triste….. merci d’avoir revivre : Madeleine Denise
    Marguerite Cécile et cette maman si courageuse Marie Angélique

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