LA MORT DE LA PETITE PAYSANNE, ( Le fléau de la variole )

 

 

Il est 5 heures du matin en ce samedi 8 mai 1779,  Anne s’éveille pour effectuer la première traite, elle secoue sa sœur Françoise. Cette dernière pourtant prompte à se lever d’habitude traîne à ouvrir les yeux. Elle a mal dormi . Agitée, fiévreuse elle a fait un cauchemars qui l’a amené dans un puits sans fond. Lorsque sa sœur la réveille elle émerge d’ une eau glaciale dans un ciel noir sans étoile. Elle  ouvre les yeux difficilement, sa chemise est trempée, sa sœur la blague en lui disant qu’elle a pensé à un coquin. Françoise n’a pas le cœur à rire mais fini malgré tout par se lever.

Dans la cour le froid est encore vif et elle frissonne, comme chaque matin les deux sœurs s’accroupissent dans un coin reculé, elles rigolent toutes deux de leur posture, le chaud liquide forme mare et nuage de vapeur, elles  se pressent pour ne pas être surprises par le domestique de ferme qui se lève aussi à cette heure.

Dans l’étable, chacune s’assoit au cul d’une vache et commence la traite . Françoise se plaint d’avoir des courbatures, elle a maintenant très chaud malgré la froidure. La sueur colle son foulard et un filet de sueur lui dégouline entre les seins. Ses mains sont moites, elle est maladroite et la bête d’un beuglement, s’en plaint.

Toute la journée elle va se traîner, elle a chaud et pourtant elle frissonne, un mal de tête lancinant lui fait naitre la nausée. Pourtant le labeur ne manque pas, Anne l’ houspille sans arrêt et sa tante la bouscule pour qu’elle se réveille un peu.

Les tâches pour une femme sont assez multiples dans une ferme, Anne et Françoise en bonnes paysannes sont donc très occupées dans cette exploitation du hameau de la Merlandière. Jean Foucault en est le métayer.

Françoise et Anne sont orphelines depuis longtemps et oncle Jean est un peu comme leur père. Âgées respectivement de 8 et 6 ans quand elles arrivent à la Merlandière sur la commune de Saint Martin de Connée, le frère de leur mère les recueille  et les élève comme ses filles.

Au repas de midi, l’état de Françoise ne s’améliore pas et elle ne touche guère à sa pitance, elle  se lève même de table précipitamment  pour aller vomir dans la cour.

Son oncle s’inquiète et d’un ton bourru demande à Anne.

  • j’espère qu’elle ne s’est pas fait remplir.
  • Non mon oncle elle vient d’avoir ses menstrues.
  • Je crois qu’elle a pris froid, cela va aller mieux.

En fin de journée Françoise est exténuée et demande à gagner son lit sans souper.

La fratrie s’inquiète un peu pour la gamine et Françoise Foucault sa tante qui vit aussi à la Merlandière avec son mari André Guerin se rend à son chevet.

  • quoi que tu as ma belle?
  • Rien ma tante, du froid de la chaleur, mal dans le dos et les bras.
  • T’es sur tu veux rien manger
  • Non non je va dormir.

Lorsque sa sœur se love à ses cotés elle est brûlante.

Le lendemain c’est le jour du seigneur, mais il faut quand même faire la traite et nourrir les bêtes, le repos vient après.

Françoise est debout avant sa sœur qui étonnée la moque pour sa flemme de la veille.

  • Tu vas mieux on dirait
  • Oui ç’a va

Mais à la lumière des premiers rayons de soleil , Anne regarde pétrifiée sa sœur, elle est couverte de boutons.

L’inquiétude grandit, mais il faut poursuivre la journée

Après le travail à l’étable il faut se préparer à la messe et revêtir ses plus beaux atours. Les femmes se retrouvent à la maison, de l’eau chauffe dans l’âtre pour la toilette. Évidemment Françoise est éplumichée sous toutes les coutures car ses boutons inquiètent un peu.

Le visage en est couvert, ainsi que les mains et les pieds, la tante avec rudesse la fait mettre toute nue, il faut bien se rendre à l’évidence même en ses endroits les plus intimes elle en est couverte.

La suspicion s’installe mais chacun continue ses occupations dominicales.

A la messe, au vrai on la regarde un peu de travers et les places sur le banc s’éclaircissent à coté de l’infortunée boutonneuse.

 

  • Qu’est qu’elle a  la fille Le Vacher?
  • Le fils au Jean Ragot avant de passer a eu des boutons comme cela.
  • Tu crois?
  • Eh puis la petite Françoise Hubert du hameau de la Chaussée.
  • Penses tu,  eux ils étaient couverts de pustules.
  • Ouai mais y sont crevés tous deux.

Françoise est contente car malgré de fortes démangeaisons elle va un peu mieux et accepte avec sa sœur d’être raccompagnée par des gars du village. En vérité c’est plutôt Anne que l’on raccompagne et cette dernière se laisse même peloter un peu. Lorsqu’elles arrivent à la ferme Anne est  toute émoustillée  et Françoise un peu jalouse de ne pas avoir été approchée.

Il faut bien dire qu’elle n’est guère joliette avec ses boutons.

Le soir arrive et la maisonnée se couche, Anne et Françoise se serrent l’une contre l’autre comme elles en ont l’habitude depuis qu’elles sont petites.

Elles discutent en chuchotant et rient encore de bon cœur lorsqu’ils entendent les soupirs de tante Françoise et oncle André dans le lit clos de serge verte.

Malgré une forte démangeaison, la journée a été globalement bonne, pas de fièvre , ni de nausée.

Le lendemain au lever c’est la catastrophe,  le visage de Françoise s’est couvert de pustules d’une couleur rouge pâle. En moins de deux, la ferme puis le hameau est au courant.

Cette fois ce ne sont plus de simples boutons, la panique gagne la ferme, car tous connaissent les conséquences de ces irruptions.

Depuis le début de l’année de nombreux enfants ont été emportés.

Jean Foucault prend la situation en main et envoie quérir la matrone qui saura bien faire quelques choses. Comme chacun se doute qu’il y a danger à traîner dans les parages , personne ne se presse au chevet de Françoise. Il y a déjà eu de nombreux morts dans la régions et tous avaient eu des pustules comme celles de Françoise.

On décide de l’isoler  dans sa chambre et seule Anne pourra l’approcher. Quand la matrone arrive les pustules se sont multipliées surtout aux extrémités des membres. Le diagnostique est vite posé c’est la petite vérole.

  • Alors la mère c’est quoi ?
  • Ben c’est la vérole .
  • Et puis
  • Soit elle guérit, soit elle crève.
  • Y a rien à faire.
  • Si? il faut l’isoler si vous voulez pas tous y passer.

Le soir la situation s’aggrave, les pustules couvrent l’ensemble du corps et se remplissent de pus. La fièvre est revenue, la pauvrette ne tient plus debout et se couche pour ne plus se relever.

La nuit est dantesque, Françoise vomit et salit sa chemise, Anne la déshabille avec précaution, la douleur est vive, son corps n’est plus qu’une plaie vive, des pustules éclatent et souillent sa jeune peau.

Une chemise propre, elle s’apaise quelques heures.

Les heures défilent, Françoise se gratte, une odeur nauséeuse se dégage d’elle, la fièvre qui augmente toujours la fait délirer.

Le délire s’accompagne de râles, elle respire difficilement. Ces yeux embués cherchent du réconfort, elle serre très fort la main de sa grande sœur.

Au matin Anne s’est assoupie, Françoise a chier sous elle, l’odeur est à vomir, il faut pourtant la changer. Elle va chercher de l’aide, mais ses tantes refusent. Alors Anne se débrouille, lave sa sœur avec un peu d’eau. L’odeur de merde mélangé à celle du pus fait soulever le cœur d’Anne, des larmes lui viennent . Elle réussit à lui  changer sa chemise,  mais ôter les draps est une épreuve autrement redoutable  et après bien des efforts elle arrive à enlever les draps souillés et à en remettre des propres.

Françoise a de plus en plus de fièvre et n’est plus consciente, elle a des hallucinations, appelle sa mère, puis son père. La toux fait son apparition et sa respiration est saccadée.

Le lit semble bouger, des mains viennent la prendre, elle hurle s’arrache des lambeaux de peau, le pus et le sang s’écoule, la douleur dans les poumons est intolérable, Françoise ne crie plus mais râle. Le corps de la jeune femme se défend, la fièvre lui amène de terribles visions. Puis une étrange rémission arrive, Françoise s’apaise un peu, son visage n’est qu’une plaie mais elle sourit à sa sœur. Les sons ne sortent plus de cette poitrine exsangue, les yeux sont maintenant clos elle s’endort.

Anne est épuisée et tente de garder les yeux ouverts pour veiller sa petite sœur, mais rien y fait elle finit par tomber dans les bras de Morphée.

Lorsqu’elle se réveille en sursaut Françoise la regarde, un sourire se dessine sur ses lèvres, ses yeux bleus reflètent la lueur de la chandelle, apaisée , tranquille, heureuse dans les plis des draps froissés.

Elle est morte, petite fille , au corps de femme qui n’a point connu l’amour, elle a 18 ans et n’est plus.

Anne hurle, tous comprennent  et se précipitent. On arrache l’éperdue de la dépouille éminemment contagieuse. Elle crie, se débat et va hurler son malheur dans l’étable.

Le curé est prévenu, il faut faire vite. Françoise se décompose rapidement, la matrone refuse les soins mortuaires et Anne se dévoue encore pour apporter un peu de décence à sa petite sœur.

Dans un suaire de drap blanc Françoise est enveloppée.

Le convoi brinquebale jusqu’au cimetière, on salue de loin, la crainte de la contagion est plus forte que la charité chrétienne. Quelques voisins accompagnent la pauvre enfant. Les oncles et tantes qui ne l’ont pas assistée  pendant son agonie sont présents.

Le fossoyeur a creusé une fosse à la hâte, on y jette la dépouille mortelle, les prières sont dites, l’âme pure de Françoise Levacher monte au ciel.

Anne est folle de douleur.

Quelques pelletées de terre font disparaitre à jamais la forme blanche qui git au fond du trou, tous s’éloignent, adieu.

A la Merlandière on prend quelques précautions, les vêtement de Françoise sont brûlés, sa couche aussi. Anne est mise en quarantaine, puis reprendra le cours de sa vie.

Elle réchappera à la redoutable faux se mariera et ferra souche. Mais jamais elle n’oubliera sa petite sœur, ni d’ailleurs le rejet que lui ont témoigné ses proches lors de la courte agonie de la gamine

L’épidémie continuera sa course et de nombreux enfants mourront dans la contrée.

Le nommé Edouard Jenner inventera la vaccination contre la variole et peu à peu le fléau reculera mais il faudra attendre 1977 pour que la variole soit éradiquée au niveau mondial

La variole ou petite vérole est une maladie infectieuse d’origine virale, très contagieuse et épidémique, due à un poxvirus. Le mot variole vient du latin varus, i (qui signifie « pustule ») et de varius, a, um (qui signifie « moucheté »).

Françoise Le vacher est née le  21 avril 1761 à Saint Pierre sur Orthe de François et d’Anne Foucault.

La merlandière est un hameau du village de Saint Martin de Connée dans la Mayenne.

Le curé qui se nomme De Souvré a eu la bonne idée de noter la cause des décès dans le registre paroissial.

 

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Un commentaire pour LA MORT DE LA PETITE PAYSANNE, ( Le fléau de la variole )

  1. SCOTTE MONVILLE Nicole dit :

    que c’est triste! il n’avait pas la vie facile nos ancêtres. J’en ai les larmes aux yeux.

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