LE CRECELLAGE

église saint Crespin de verdelot

En ce jeudi de pâques 1832, Joseph Perrin et son cousin Nicolas observent avec attention le clocher de l’église Saint Crépin . Ils sont descendus tous deux du hameau de Pilfroid où ils demeurent pour observer dans le bourg de Verdelot le départ des cloches pour la sainte ville de Rome.

Demain et pour la première fois accompagnés de leurs aînés, ils iront par les rues et les chemins annoncer au moyen de tartelloire , de crécelles et de tic toc maillet les différentes messes qui ponctueront les festivités Pascal.

Cette histoire de cloches, nos deux naïfs ni croient guère, mais ce genre de chose est plutôt à vérifier soit même. Joseph a interrogé sa mère sur le sujet et elle lui a certifié que toutes les cloches du royaume partaient pour être bénites par le pape, méfiant il demanda confirmation à son père Nicolas .

Le berger lui répondit goguenard que sa mère en matière de cloches s’y connaît mieux que lui et qu’il n’avait qu’à vérifier lui même.

Mais le temps passe et les babillardes ne bougent pas, il leurs faut rentrer car la nuit sera courte

Bon pour ceux et celles qui croient que les cloches partent vraiment à Rome, je me dois de les détromper. On bloquait simplement les cloches pour les empêcher de sonner, pour marquer le deuil de Jésus. Imaginez un peu le nombre de cloches à bénir, le bon Grégoire XVI n’aurait pu y pourvoir.

Plus sérieusement les cloches se taisaient après le Gloria de la messe de la sainte Cène et se faisaient entendre de nouveau le dimanche de Pâques pour fêter la résurrection.

Bien pendant que j’y suis, un petit rappel pour les mécréants ou pour ceux dont le catéchisme est loin.

Samedi après vêpres fin du grand carême et célébration du réveil entre les morts de Lazare qui préfigure la résurrection universelle.

Dimanche des rameaux, entrée de Jésus dans Jérusalem, son royaume sur terre est proclamé.

Jeudi saint, Jésus réunit les apôtres et leurs présente l’Eucharistie.

Vendredi saint, Jésus est arrêté, condamné et crucifié.

Dimanche, résurrection et apparition du Christ.

Évidement je simplifie à dessin.

Joseph ne trouve pas le sommeil facilement, tout est prêt pour le lendemain, son père lui à confectionné un tic toc maillet qui ne fait pas le même bruit qu’une crécelle mais qui produit une mélopée tout aussi énervante et bruyante. L’ instrument se compose d’une petite planche , percée en son milieu et dans lequel vient s’adapter un manche d’une vingtaine de centimètres, à l’extrémité supérieure, saillant légèrement au dessus de la planche s’adapte à l’aide d’une charnière un maillet de bois très court. Lorsqu’on agite l’instrument le maillet vient frapper la planchette et produit le bruit escompté.

C’est que Joseph est maintenant enfant de chœur, au grand bonheur de sa mère et au désespoir de son père qui ne croit pas aux bondieuseries et qui regrette pour cet aspect des choses la période révolutionnaire.

Il faut bien dire que Nicolas Perrin n’est pas très recommandable, ces bergers de Pilfroid sont tous un peu sorciers, heureusement Marie Louise Cré sa femme a une religiosité à toutes épreuves.

C’est donc avec fierté que sa mère le voit revêtir la robe blanche et avec raillerie que son père le regarde agiter l’ostensoir .

Mais peu importe c’est avec les premières lueurs du jour qu’il se dirige sur le village pour rejoindre la troupe de sonneurs.

Ils sont une dizaine à avoir bravé la fraîcheur matinale, il ne faut maintenant plus traîner et sous la direction d’un grand il commence leur parcours.

Le bruit devient vite effroyable dans les rues du bourg, les crécelles émettent leur son strident et les tartelloires leurs répondent, les tic toc maillet semblant faire la balance.

En ce vendredi Saint le but des jeunes  » crécelleurs  » est donc d’aviser la population des différents offices qui auront lieu pendant le triduum Pascal

Le triduum Pascal commence par la messe vespérale du Jeudi Saint qui commémore la Cène.

Il n’y a pas de messe le Vendredi Saint mais on célèbre la passion, la mort sur la croix , puis la on termine par la communion ( avec les hosties consacrées le jeudi Saint ).

Le samedi verra la veillée Pascal du début de la nuit jusqu’à l’aube du dimanche de Pâques

Le dimanche de Pâques sera consacré jusqu’aux Vêpres à la commémoration de la résurrection du Christ.

En plus seront chantées les différentes prières , première, seconde, ténèbre.

On le voit nos petits paysans ne vont pas chômer avec toutes ces prières et offices à annoncer.

Joseph et ses compagnons vont donc sonner toute la journée parcourant l’ensemble du territoire de la commune qui est fort étendu, rien n’échappe aux carillonneurs de Pâques, hameaux, moulins, fermes isolées. A peine terminé qu’il faut bientôt recommencer pour un autre office. Les jambes sont lourdes les tympans un peu fêlés mais quelle fierté. Il semble même à Joseph que certaines petites paysannes le regardent d’une tendre façon.

L’exercice se termine à minuit par une prière devant la porte principale de l’église , à genoux nos enfants de chœurs entonnent le Vexilla Régis. Mais l’épreuve ultime sera de répéter cette prière devant la croix du cimetière. Joseph est terrifié mais la chaleur du groupe lui fait surmonter ses craintes, aucun revenant, pas d’âme d’enfant en errance ni de feux follets s’élevant entre des vieilles pierres. Le périple s’achèvera aux pieds d’une croix sur le chemin menant à Montdauphin.

Après cette journée bien remplie, il ne restait à nos musiciens que d’aller chercher leur récompense.

Joseph épuisé mais heureux de cette aventure passe maintenant avec ses camarades dans toutes les maisons ou ils chantent  » o crux avé  », les propriétaires régalent les enfants de piécettes ou bien d’œufs et de farine.

Malgré la nuit avancée ils sont toujours bien reçus. Le lendemain matin marchant toujours ils continuent leur collecte dans les hameaux plus lointains.

En fin de journée les paniers et les poches sont pleins, la répartition est effectuée par les plus grands, sans souci d’équité, mais peu importe, Joseph sait qu’un jour son tour viendra de faire la répartition lui même.

Quelle journée de liberté absolue ou il a déambulé toute la journée et toute la nuit sans contrôle parental en faisant un tapage digne des plus grands charivaris, Joseph s’en souviendra toute sa vie et sourira quand il accordera l’autorisation de faire de même à ses enfants.

La collecte se faisant une partie de nuit les habitants préparaient les dons et les laissaient en évidence pour les petits sonneurs. Personne ne dérogeait à la tradition, même les froids huguenots peu adeptes de ce genre de billevesées.

Il y a lieu de s’étonner aussi de la liberté accordée à des jeunes enfants de se promener en pleine nuit pour collecter des œufs et de l’argent, autres temps autres mœurs.

Il est maintenant impensable de concevoir ce genre de chose et je ne parle évidement pas de la visite nocturne au cimetière.

O crux avé spé unica,  » salut o croix unique espérance  » est la sixième strophe du Vexilla régis.

Les œufs et la farine étaient souvent vendus et l’argent partagé.

Dans certains villages la recette était donnée au curé.

La tradition semble revivre dans quelques communes de France.

Le rituel décrit était celui de Seine et Marne et peu varier en fonction des régions.

 

Je me suis servi du livre de Jules Grenier  » la brie d’autrefois  » comme base de renseignements.

la Tartelloire et le tic toc maillet étaient utilisés au même titre que les crécelles, mais je n’ai malheureusement aucune photo

 

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Un commentaire pour LE CRECELLAGE

  1. Honthaas dit :

    Bien qu’habitant la Seine-et-Marne, j’ignorais cette pratique. Par contre, je crois avoir vu cet instrument dans un grenier du Sud-Ouest, sans savoir à quoi il servait…

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