LE CHARIVARI DU BERGER DE VILLOUETTE

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En ce lundi 26 novembre 1736, le cortège de la noce s’ébranle, un violoneux engagé pour la circonstance ouvre la marche, oripeaux au chapeau il commence sa mélopée, les mariés Pierre et Françoise lui emboîtent le pas. La famille et les amis groupés derrière , forment un ruban qui serpente sur le chemin qui mène à l’église.

Lui est berger au hameau de Villouette, elle, fille de Saint Bon en Brie Champenoise demeure avec sa mère au bourg principal.

L’église sise au village n’est qu’ à une portée de sabots de Villouette.

A mi chemin, l’assemblée perçoit un bruit sourd qui va s’amplifiant au rythme de la marche.

Ce bruit que les mariés redoutent , chacun le connaît et s’y attend.

Pierre regarde Françoise et d’un sourire l’apaise.

A vrai dire tout sépare ces 2 êtres.

Pierre François est né au siècle du grand roi en 1663, noueux comme un cep de vigne, la peau brune et tannée par des décennies de pacage il se dresse encore fièrement.

Elle, blonde, les joues rosées, la poitrine belle et gonflée de ses 2o ans semble offerte en offrande à un vieux guerrier concupiscent.

Elle est née en 1716, l’homme qui lui tient le bras pourrait être son grand père. Plus d’un demi siècle sépare les 2 êtres. Union monstrueuse entre le minotaure et la jeune vierge.

Françoise n’avait évidement pas eu le loisir de discuter, au prix de négociations très serrées, un contrat avait été passé entre le berger Pierre François et la mère de Françoise la veuve Clement.

Que la jeune fille n’eut pas le droit au chapitre rien d’exceptionnel à cela, les épousailles n’étaient pas une histoire d’amour mais un contrat liant 2 parties . L’originalité  de celui ci réside  surtout dans la très grande différence d’age.

Lui était veuf depuis 1 an et n’entendait pas se passer d’une compagne dans sa couche. Alors quitte à prendre femme autant en prendre une jeune. Il avait un peu de biens et  était très âgé, l’affaire pourrait finalement se révéler excellente pour Françoise. Elle ferait une très belle veuve, jeune, avec un petit pécule et surtout émancipée de toute pression familiale, elle serait convoitée comme toutes les veuves et choisirait parmi ses futurs prétendants.

Nous n’en sommes évidement pas là, car pour le moment la noce s’est immobilisée.

A l’entrée du village un attroupement sonore s’est formé, composé de jeunes hommes et de quelques filles,ils ont revêtu des vieux habits et certains se sont enveloppés de peaux de bêtes.

Chacun à la vue de la noce frappe de toutes ses forces sur des casseroles, des chaudrons, des poêles ou des pelles. Une furie fait tourner une crécelle et une autre munie d’un sifflet émet un son strident qui perce dans le concert sourd des instruments culinaires.

Du concert sonore émergent des invectives grossières à destination des 2 mariés.

En ce monde paysan, les coutumes bonnes ou mauvaises ponctuent la vie autarcique des villageois.

Tout ce qui n’est pas coutumier est condamné par la vox populis, une union mal assortie, des veufs et des veuves qui se remarient trop rapidement, un mari battu ou cocu engendrent une émotion populaire que l’on nomme charivari.

Or, Pierre est veuf et le barbon a 53 ans de plus que sa future bergère.

L’événement est peu banal et se doit d’être célébré.

La famille François composée de Pierre et de ses 2 fils Edmé et Jean, est une famille respectée, le charivari se passera dans les règles de bienséance et les braillards se conduiront avec décence.

C’est que plusieurs degrés de charivari existent en fonction de ce qui est reproché aux épousés, le charivari simple celui qui est fait pour des mariés dont l’age est un peu disproportionné ou les veufs et veuves qui s’unissent trop vite après leur veuvage. Dans ce cas un chahut sonore est organisé le soir des noces, les mariés régalent en abondance et chacun s’en retourne dans la bonne humeur.

Dans le cas de Pierre et Françoise la différence d’age est tellement énorme que les jeunes du village s’étaient décidés pour commencer le charivari quelques jours avant la noce et de le poursuivre le jour de la célébration en effectuant en quelques sortes un défilé parallèle . Pour faire cesser ce tintamarre Pierre doit maintenant payer une rançon que se partageront les importuns. Bien sur ce paiement en argent dûment négocié ne dispensait pas de rincer le gosier des trublions.

Il restait un autre cas bien plus délicat, le charivari organisé pour un homme battu ou cocu. La mascarade se transformait en une sorte de bacchanale expiatrice ou les mauvais penchants de chacun ressortaient avec envie. Il y avait bien sur le bruit, mais se rajoutait à cela la course à l’âne.

Les mariés devaient monter sur un âne, lui à l’envers en tenant la queue de la bête et elle dans l’autre sens. Ils étaient ensuite promenés dans la tenue dans laquelle on les avait trouvés dans tout le village sous les quolibets et les invectives de la foule . Formellement interdit cet exutoire populaire pouvait fort mal tourner, coups et blessures, humiliation et parfois arrestation suivies de condamnation.

Nous n’en étions pas là pour Pierre et Françoise, le charivari avait bien commencé il y a quelques jours, mais notre berger avait payé sa rançon, il en serait quitte pour un chahut bruyant.

A l’entrée du village il fallut quand même payer un petit supplément pour que le cortège puisse pénétrer dans l’enceinte sacrée de la demeure du seigneur.

La cérémonie se déroula ensuite suivant le cérémonial immuable, église puis banquet paysan.

La nuit de noces qui s’ensuivit se passa à merveille, le vieux berger encore vert honora la jeune génisse tel le minotaure Crétois.

La vigueur de Pierre ne fait d’ailleurs aucun doute pour personne, car la petite Françoise malgré sa belle robe et son beau tablier a eu du mal à cacher son ventre qui s’arrondissait et ses seins qui s’alourdissaient.

Le curé va pouvoir faire de jolis sermons sur la concupiscence et la paillardise.

La naissance eut lieu le 28 avril 1737, soit 5 mois après son mariage. Tient, tient le vieux grigou avait croqué la belle pomme dès le mois de juillet 1736.

Il était veuf depuis seulement 1 an.

C’était il servi sans consentement ?

Plus que probable, l’amour d’un vieux paysan avec une jeune nymphe ne se trouve que dans les contes  et l’on peine à croire à un rapport librement consenti . Quoi qu’il en soit, le viol si tel a été le cas avait du être réparé et un consensus trouvé. Ils avaient été contraints au mariage, l’honneur était sauf.

Il ne faut sûrement pas chercher une morale à cette histoire, le berger mourut octogénaire  6 ans plus tard en ayant eut soin de faire un deuxième fils à sa jeune femme.

Qu’est devenue la jeune femme, nul ne le sait, en 1763 lors du mariage de Jean son premier  fils le curé de Saint Bon déclara qu’elle était absente du village.

Jean fit souche en Seine et Marne du coté de Chaumes en Brie et de Verneuil l’Étang. Je suis issu en droite ligne de cette union pas ordinaire.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES

Naissance Pierre François le 25/01/1663 à Esternay dans la Marne

Naissance Françoise Clement le 03/08/1716 à Les Essart le Vicomte dans la Marne

Premier mariage de Pierre avec Louise Dulot avant 1690.

Deuxième mariage de Pierre avec Françoise Clement le 26/11/1736 à Saint Bon dans la Marne

Mort première femme de Pierre le 22 mai 1735 à Saint Bon dans la Marne

Mort de Pierre François le 3 avril 1742 à Saint Bon dans la Marne.

Voila l’histoire peu banale de mes ancêtres le berger de Villouette et de sa jeune épouse,  bien sur la narration est romancée mais les faits et les dates bien réels. Le charivari était pratique courante. Le mariage arrangé, était de mise. Le viol considéré comme un ravissement de l’honneur et non comme une violence faite à la femme faisait souvent l’objet d’un négociation avec compensation financière. Cette petite ingénue, orpheline de père et sans le sou ne devait guère avoir un honneur non négociable.

Les mentalités n’étaient guère évoluées sur le sujet en cette époque reculée, mais le sont elles réellement de nos jours ?

Une telle histoire  se devait bien d’être contée.

Moi jusqu’à mon ancêtre le berger de Villouette

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