UNE MORT BIEN SUSPECTE, (enquête sur un décès en 1795 dans le petit village briard de Saint-Hilliers ).

 

 

En ce matin du 9 juillet 1795, François Durvel s’apprête à monter à cheval pour apporter le déjeuner à ses ouvriers agricoles. Il est seulement 5 h 30 du matin mais la ferme du Quincy est déjà parcourue en tous sens par les paysans qui s’affairent à leurs activités. Rythmés par les saisons et le soleil, les employés de la ferme sont matinaux. La plupart ont déjà gagné leur lieu de travail, souvent éloigné de quelques kilomètres.

LA FERME DE QUINCY

 

 

François est le patron de cette grosse ferme, il n’est pas propriétaire, mais n’est pas non plus un simple laboureur. L’exploitation est de grande taille et appartient avec le château, à la famille de Pierre Reghat, commissaire des guerres et chevalier de Saint Louis. Ce dernier ne réside pas sur place mais en son château du Petit Paris à Quincy Voisin.  Sa fille la baronne de Vintimille qui venait de sauver sa tête y demeure presque en permanence. François aidé par ses fils, exploite donc pour le compte d’un noble qui n’a pas immigré, ses vastes terres.

Après avoir donné quelques ordres, il se met en route, sort de la ferme et s’achemine sur le chemin de terre qui passe à travers les bois de Quincy et les bois Francs,.Passant le long de ces derniers, il arrive bientôt à la prairie du Riotre de la Conquillie située sur la commune de Bannost.

Ce pré fait parti du domaine, François descend de cheval et salue deux hommes qui fauchent sa prairie . André Pigal et Pierre Mécréant qui demeurent au Chêne Guillemot sont déjà à l’œuvre depuis presque 2 heures et voient l’arrivée du casse croûte et de la piquette avec grand plaisir.

Le vieux après avoir déposé le déjeuner à ses 2 manouvriers se met en devoir d’étaler l’herbe fraîchement coupée. Il a maintenant 74 ans et la forme l’abandonne peu à peu, mais la force de l’habitude le pousse à effectuer ce travail. L’odeur de l’herbe fraîche l’enivre même un peu.

Dans un pré voisin André Mécréant 48 ans le salue de la tête en effectuant la fauche du pré du citoyen Boulot. Il est cousin avec Pierre Mécréant, mais demeure à Bezalle.

Tout à coté la Catherine Brucier femme à Louis Pique garde ses vaches.

Vers 6 h 30, François a la tête qui lui tourne, il se sent vraiment mal et suspend son travail. De loin la femme Pique qui l’observe le voit s’écrouler de tout son long. Elle pousse un hurlement qui alerte les  deux faucheurs.
Tout le monde se précipite de concert en direction de François. Malgré la promptitude de leurs mouvements ils arrivent trop tard, le vieux Durvel étendu face contre terre ne répond pas.

Manifestement l’homme est tombé raide mort, nos compères sont bien embarrassés. Mécréant décide d’aller prévenir les fils du laboureur et monte sur le cheval de son patron.

Mathias Rousselet cultivateur de Champcenest dans son champs ne perd pas une miette de l’affaire et demande à Mécréant qui passe à cheval la cause du remue-ménage. Il se rend à son tour auprès du cadavre. Chacun devise autour de la dépouille en attendant les fils du défunt.

André Mécréant qui a lui aussi compris qu’il se passe quelque chose rejoint le groupe.

Pierre avec le cheval du vieux, rejoint promptement les deux fils du laboureur et leur annonce la triste nouvelle.

Nicolas et Jean François reçoivent l’information dignement, comme si cette mort leur était prévisible.

Ils décident tous 2 de se rendre auprès du défunt et commande à Pierre Mécréant de prévenir la mairie.

La nouvelle de la mort de François se propage d’ailleurs rapidement, de champs à champs, de ferme à ferme et Bernard Guyot membre du conseil général de la commune est déjà au courant quand Pierre arrive de la bâtisse municipale. On décide de prévenir le juge de paix de Chenoise.

Hilaire Guérin charretier à la ferme de Quincy avec une voiture se rend sur les lieux puis file à Chenoise quérir Charles Lelong juge de paix du canton de Jouy le Chatel.

Pourquoi le maire et son adjoint décident- ils de prévenir un juge, la mort  semble bizarre ?

François Durvel a quand même 74 ans , il a eu une vie bien remplie, c’est marié 3 fois et a eu 11 enfants. Une vie de durs labeurs paysan, mais il semblait solide, bien que dernièrement il se plaignait de faiblesse et de douleur ventrale.

 

SAINT HILLIERS

Le village de Saint Hilliers est maintenant en émoi ainsi que celui de Bannost où a eu lieu le décès.
Le laboureur de Quincy a cassé sa pipe et la nouvelle de la venue du juge de paix suscite les interrogations.

 

 

Pendant tout ce temps le corps du fermier n’a pas bougé, personne n’a osé le changer de position, chacun discute, Mécréant André, son cousin Pierre, la femme Pique, Mathias Rousselet et le 2 fils  Jean François et Nicolas.

La matinée est déjà bien avancée quand Monsieur le juge arrive avec son greffier Mr Racinet et un officier de santé de Chenoise nommé François Roch Oudet.

 

_ad77_dint__ad07714fi44684jpg_700_367_153_1797_3861_2025_0_0_0_0

L’endroit où est mort François se situe en bas à gauche du plan

 

Ils constatent immédiatement que la rigidité cadavérique commence à s’installer, la nuque et les maxillaires sont raides. François Durvel est vêtu d’un gilet et d’une veste de serge gris blanc, d’une culotte de Chateauroux, d’une vieille paire de bas de laine grise, sa chemise est de toile commune.
Les pieds sont chaussés d’une paire de boucles jaunes antiques.

Dans ses poches se trouve son couteau à manche de bois.

Le juge de paix et le médecin se concertent, le mort est une notabilité du village, il convient de faire lumière sur les causes du décès et d’écarter une mort non naturelle. Le juge prévient les enfants qu’une inspection du corps va avoir lieu. Les fils se récrient, notre père était faible et sa santé déclinait à vue d’œil pourquoi le tourmenter.

La véhémence de Nicolas et Jean François interpelle le Juge de Paix et le renforce dans l’idée d’un examen approfondi.

Pendant ce temps, François Ourdet poursuit méticuleusement son inspection externe du cadavre.
Il ne trouve aucune plaie, ni contusion et fait part de ses constatations  au juge.
Un examen interne est donc décidé, le juge commande de ramener le corps à la ferme du Quincy.

Hillaire Guerin, André Pigal et Pierre Mécréant chargent le corps sur la voiture et chacun en une sorte de procession suit la dépouille jusqu’à la ferme. Le convoi ne passe pas inaperçu et tout le monde conjoncture sur la prochaine autopsie du feu laboureur.

Amené dans une chambre qui donne sur la cour, le défunt est allongé sur une lourde table de chêne.

L’officier de santé fait sortir tout le monde à l’exception de son aide, le corps est mis à nu, il faut se dépêcher la rigidité s’accentue. Aucun hématome, aucune plaie, pas de trace de coup.

La lugubre ouverture du cadavre va commencer, le thorax est découpé, l’incision se poursuit jusqu’à l’aine formant un Y. Les chairs sont écartées l’estomac est prélevé ainsi que les intestins et les viscères du bas ventre. Des baques en bois servent de réceptacles aux boyaux du fier laboureur. Mr Ourdet dicte au greffier ses conclusions, rien dans les organes internes qui ne fasse penser à un empoisonnement, le ventre n’est pas gonflé, aucune tache laide et noire à la peau. Pour l’officier pas de doute la mort n’est pas violente et François Durvel que son âme repose en paix, est mort d’épuisement et de syncope.

Il en coûte 36 livres au contribuable en frais d’autopsie.

Le corps est recousu les viscères remis en place, la toilette du mort va pouvoir être effectuée par les proches et François rejoindre la terre de ses ancêtres.

Mais la réputation des fils de François est mauvaise et la rumeur paysanne leur attribuera une part de responsabilité dans la mort de cet homme pourtant âgé de 74 ans.

 

Quelques protagonistes :

Hilaire Guerin,  né le 04 octobre 1756 à Saint-Hilliers ( 77 ), mort le 25 mars 1815 à Saint-Hilliers, marié le 15 novembre 1785 avec Marie Louise Grimon.

Pierre Mécréant, né le 03 mars 1753 et décédé le  29 avril 1827 à Saint-Hilliers, mariage le 04 février 1782 à Bannost ( 77 ).

François Durvel, né vers  1721 à Montceaux les Provins ( 77 ), mort à Bannost le 8 juillet  1795, marié  3 fois et veuf lors de son décès.

Nicolas Durvel, né le 04 aout 1767 à Bannost et décédé le 30 janvier 1815 à Saint -Hilliers célibataire lors de la mort de son père, il se marie à Auger ( 77 ) en 1798.

François Durvel ( le fils ), né le 12 avril 1772 à Bannost, décédé à Augers le  27 avril 1839, marié en 1801 à Saint-Martin-des-Champs ( 77 )

André Pigal, né à Hermé ( 77 ) le 23 février 1766  et décédé à Saint-Hilliers le 19 octobre  1803.

Nota : L’ensemble des communes citées, se trouve en Seine et Marne à proximité de la ville médiéval de Provins.

Un juge de paix n’était pas forcement un homme de loi mais une notabilité du village élue par la communauté.

La description de cette affaire se trouve dans le registre d’état civil de Saint- Hilliers page 75 de 1793 à 1804.

Publicités
Cet article a été publié dans Au détour des actes. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s