LE MANOUVRIER DE THIERCELIEUX, ÉPISODE 2

 

Les voilà donc réunis les membres de la famille Regnault, mais pour quoi faire en ce milieu de semaine, il y a tant à faire.

  • Je crois que v’la le notaire.
  • Oui c’est sa carriole , va chercher le Louis et le Nicolas.
  • D’accord père.

Le notaire arrête son attelage devant la maison et descend, jeune encore, Charles Degraimberg en impose par sa tenue soignée qui détonne sur celle rugueuse des paysans. Botté de cuir avec un habit noir, recouvert d’un long manteau, portant chapeau, il salut l’assemblée d’un simple coup de tête.

Il est notaire public à Villeneuve sur Bellot, certes le bourg est petit mais en ces temps on acte à tout va et le travail ne manque pas.

C’est un notable assez influent, mais en ce moment il se fait plus discret car son nom avec ce  »de  » ne fait pas très roturier et en cette époque trouble on a vite fait de passer sous le  » rasoir national  ».

Le notaire est avec le curé et le seigneur du coin , un pilier de la société paysanne, il est instruit et de plus connaît tous les secrets de ses clients.

Charles Degraimberg est politiquement modéré, il pencherait facilement pour les girondins mais comme celà va mal pour eux il préfère avec prudence ne pas faire état de ses opinions.

  • Bien père François vous êtes prêt pour faire l’inventaire de vos biens.
  • Vous autres aussi ?

-Oui Monsieur le notaire, répétèrent ‘ils en chœur.

Pour pénétrer dans la maison, la plus grande difficulté est de traverser la cour, nous sommes en octobre et elle s’est transformée en un immense cloaque, le tas de fumier mélange ses boues avec l’eau de pluie et avec les déjections humaines. Les volailles s’y ébattent, un chien y patauge et un chat y cherche désespérément un coin ensoleillé.

Le notaire cherche maladroitement à ne pas crotter ses bottes, alors que les occupants du lieux ne s’en préoccupent guère.

Tout le monde semble être là, lorsque François s’avise qu’il manque celui sans qui l’inventaire ne pourrait avoir lieu à savoir le tuteur de Joseph, désigné conjointement avec François au moment de la mort de sa mère.

Jean Javari dit le jeune est un vigneron de Villeneuve sur Bellot ami de la famille, c’est un rude personnage, travailleur acquis aux idées nouvelles et fricotant avec les gens des comités de la Ferté Gaucher. Jamais à l’heure il arrive à présent, ne s’en excuse pas et prend place parmi la famille Regnault.

La maison est constituée d’une grande pièce principale, d’une autre plus petite et d’un cellier. Les bêtes sont placées dans une étable avec le matériel et les réserves de grain.

Un seul étage, de la terre battue et un toit de chaume, cette maison vient de la famille de la femme de François, ils sont donc propriétaires de leur maison et possèdent également quelques arpents en propre. Ils ne font pas partis de cette cohorte de miséreux, sans être pour celà à l’abri de toute misère en ces temps troubles où la cherté du bled raréfie le pain.

François Regnault est originaire de Montmirail, ce n’est plus dans le même département mais pour les gens du coin c’est du pareil au même , il habite dans cette maison depuis les années 1770 et seule sa fille aînée n’y est point née. Depuis la mort de sa femme il y vit avec ses enfants.

Maintenant la maison, il doit la partager avec le couple que forme Marie Anne et Christophe Blanchet, il n’est seulement plus chef chez lui, sa fille veut tout régenter et son couillon de mari se laisse mener par le bout de nez où par un autre bout comme l’on voudra.

Rosalie et son mari habitent en face, ils ont leur sabots en permanence à la maison et s’incrustent à la tablée. Quand au fils il revient dans la maison familiale dès que son maître lui laisse un peu de temps.

Le notaire décide de commencer par l’étable. Elle est petite , il y règne une douce chaleur animale et l’ odeur acre des animaux. Degraimberg de sa main gantée se bouche le nez, les autres habitués à cette puanteur familière sourient de cette coquetterie. Décidément ces écrivaillons sont faits d’un autre sang.

Accrochée à une corde, une belle vache au poil blanc les regarde. Le notaire ni connaît rien en bestiaux et a mandaté deux spécialistes.

Nicolas Lapleige 44 ans, enfant du pays est marchand de bestiaux dans le hameau, grand, buriné par le grand air, une allure fringante et une verve intarissable. Il est redoutable en affaire et détecte la moindre anomalie chez une bête .

Son acolyte en expertise pour ce jour se nomme Louis Goutte, il est aubergiste à Thiercelieux , il a 38 ans sait de quoi il parle car pour être aubergiste il n’en est pas moins paysan, cultivant aussi quelques arpents.

Les deux compères font le tour de la bête, tâtent les pis, ouvrent la gueule de la bête pour voir les dents et estiment qu’elle a 9 ans, ce que confirme François en opinant du chef.

A coté une génisse au poil rouge que les experts estime au prix de 135 livres, alors que la belle blonde ne valait que 105 livres.

Deux porcs évalués à 72 livres et un porcelet valant 20 livres complètent le cheptel modeste de la famille Regnault .

François a comme un pincement au cœur car il revoit sa femme assise entrain de traire, qu’elle était jolie et désirable. Il la serrait souvent de très près en ces lieux où l’odeur des animaux et de la paille excitaient les sens. Sa deuxième fille la Rosalie née en avril  1773 à probablement été conçue en ces lieux.

Mais il n’ait  point le temps de baguenauder, le notaire s’impatiente. Au fond de la grange un tas d’or jaune à savoir un tas de bleds non battu.

A l’œil nos paysans et le tabellion l’évalue à 28 douzaines qui produisent 2 boisseaux 1 huitième soit 60 boisseaux.

Tous sont habitués à ces calculs bizarres et personne n’applique les nouvelles mesures que nos savants révolutionnaires mettent en place.

Si la quantité ne prête pas à discussion son évaluation financière est plus délicate car le cour du bled fluctue énormément.

Le notaire tranche pour l’estimation moyenne de 55 sols le boisseau ce qui donne pour l’ensemble 165 livres.

Évidement l’évaluation se fait en livre assignat qui a cour forcé sur l’ensemble du pays.

A proximité un tas de fourrage venant des dit bleds ( non battus ) et ceux déjà battus, il faut être précis il y en a pour 200 boisseaux au prix de 80 sols.

Dans un autre coin traînent les pailles des dit bleds mais cela ne faut rien, à peine 3 livres. Il faut poursuivre, il y a tant de chose. Un tas de trémois ( mélange de plusieurs céréales cultivées pour l’alimentation des animaux ), d’environ 40 boisseaux, il faut bien nourrir les bêtes , ce qui est évalué 35 sols donc 70 livres.

Puis comme rien ne se jette , des fourrages venant des trémois pour une valeur de 25 livres ainsi qu’un demi quarteron de  »foare  ».

François est un peu énervé par cette litanie de grains et de foins, mais pour qu’il y ait aucun litige chacun se plie à cette corvée. Dans l’étable un peu encombrée un tas d’avoine de 16 boisseaux.

Là encore on discute sur le cours de l’avoine mais le cours qui vient de chuter est de 30 sols le boisseaux

La paille des trémois et de l’avoine ne vaut comme celle des bleds pas grand chose.

L’inspection de l’étable est presque terminée, reste un tas de foin de trèfle et de luzerne d’environ 1 quarteron et demi et valant 20 livres.

Les produits de la récolte, et les bêtes montent l’avoir de la famille à 721 livres.

L’étable est séparée de la maison chacun ressort, le temps ne s’est pas arrangé et le notaire peste pour son retour sur Villeneuve sur Bellot.

Lien du premier épisode :

https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/04/13/le-metayer-de-thiercelieux/

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LE MANOUVRIER DE THIERCELIEUX

Appuyé le long du mur de sa demeure , François Regnault est songeur, le froid déjà vif de ce 23 octobre 1793 pénètre ses vêtements, un peu transit, il attend.

Âgé de 53 ans il n’est plus de la première jeunesse mais garde une vivacité au travail qui le fait respecter de ses pairs.

Petit, noueux, maigre dans ses habits du dimanche sa silhouette fait penser à un spectre. Des cheveux mi long de couleur neige encadrent un visage sculpté par des rides profondes. Des yeux gris d’acier lui donne un air de dureté qu’ atténue une belle bouche où émanent de fréquents sourires.

Les années passées le laissent édenté mais de son visage émacié surgit toujours des lueurs de bonheur.

Ses vêtements qui ne sont point neufs mais emprunts d’une antique robustesse lui donnent malgré leur modicité un certain air d’élégance. Cet usager de sabots est un peu empoté avec ses souliers qu’il ne sort qu’aux grandes occasions.

Ce qui frappe au physique ce sont ses mains, rugueuses, musculeuses, veinées, usées par un labeur de chaque instant, des outils de travailleur prématurément vieilli. Mais qu’on ne s’y trompe pas cet instrument de travail même rabougri, tordu, arthritique ne cessera d’être utilisé, une charge pour les enfants, non jamais plutôt finir dans le grand Morin.

Le vent qui souffle de l’est sur le hameau est vraiment très frais pour la saison et de lourds nuages chargés de pluie menace maintenant Thiercelieux il est vraiment temps que le personnage qu’attend François arrive.

Ce hameau qui abrite la demeure paysanne de Regnault si il n’est pas une commune est déjà plus qu’un regroupement de quelques maisons, il est le siège d’une véritable communauté presque autonome de sa paroisse nommée Montolivet.

Bien que son ancien château possède une chapelle, aucune église ne fut construite pour lui donner le statut de paroisse et ne reste qu’un endroit plus peuplé que le village dont il dépend.

La population de ce village est d’ailleurs répartie dans de nombreux hameaux aux noms chantant tel que Chalendon, Aulnette et Corbas.

A Thiercelieux on trouve presque tous les corps de métier du moins ceux de la terre, il y a même une auberge où l’on peut se rincer le gosier de la piquette locale.

François connaît tous les habitants car bien qu’il ne soit pas natif de Montolivet, il s’échine depuis longtemps sur ces terres grasses, arrosant de sa sueur et de sa peine les sillons qu’il creusent pour le bénéfice des autres.

Il ne possède rien ou très peu comme ses parents n’ont rien possédé, sa seule valeur est le travail qu’il peut fournir à la journée. Il est manœuvrier ou journalier comme l’on voudra, il sait tout faire, il est né de la terre et retournera à la terre. Planté en la terre de Brie, abruti par un labeur de chaque instant, il aime paradoxalement cette terre de malheur. Elle le nourrit et le fait mourir aussi, c’est comme cela depuis la nuit des temps et François Regnault de Thiercelieux de Montalivet manouvrier noble homme de la plèbe ne se pose guère de questions.

Depuis qu’il est né en 1741 à Montmirail son horizon se borne à cet univers, il n’a jamais été à la capitale et son expérience des grandes villes se borne à la bourgade de Coulommiers et à celle encore plus petite de la Ferté Gaucher où il amène des grains et se fournit en marchandise .

Mais qu’irait il faire à la ville, sa vie est ici, sa famille est ici.

En parlant de cette dernière voilà justement sa fille qui arrive. C’est la deuxième de la fratrie et se nomme Rosalie, elle à 20 ans et toute l’insolence de la jeunesse. De petite taille comme son père, les cheveux noirs de jais et darde de ses yeux de braise un regard sur son père . Son jupon serré enserre une taille de guêpe et une paire de fesses joliment rebondies. De sa fière et opulente poitrine jaillit un » bonjour père ».

Elle n’est point seule Pierre Lefevre son mari la précède, ils se sont mariés il y a un peu plus d’une semaine, une belle fête, la famille, les amis, une noce de trois jours.

Pierre est manouvrier et travaille souvent côte à côte avec François, il est travailleur, appliqué et ferra de bons gamins à sa Rosalie. Bien sur il n’est pas riche et trimera à son tour en espérant cumuler un petit pécule pour pouvoir acheter ces fameux bien nationaux que le gouvernement a récupérés.

Mais François comme son gendre ne se font guère d’ illusion, les lots sont trop gros et seul quelques laboureurs pourront acquérir ces biens. Les bourgeois des villes seront à n’en pas douter les acheteurs privilégiés.

D’ailleurs le château de Thiercelieux est à vendre son seigneur a pris le large pour ne pas se faire raccourcir. Il est temps que les terres trouvent acquéreur, car elles donnent beaucoup de travail aux manouvriers du coin.

  • Père le notaire va t’ il donc arriver ?
  • Oui il est pas en avance, je vais avoir du labeur à rattraper.
  • Tu as vu ta sœur?
  • Oui elle nourrit ses bêtes et arrive bientôt.
  • Son benêt de bonhomme vient aussi je suppose.
  • Oui évidement .

Le benêt en question est Christophe Blanchet le mari de sa première fille, c’est viscéral il ne l’aime pas. Allez savoir pourquoi d’ailleurs, il lui a bien accordé la main de sa fille et le reste d’ailleurs car Marie Anne a eu un bébé voilà bientôt 7 mois. Il est content d’avoir un petit fils, il n’aurait plus manqué que d’avoir une pisseuse. Le couple est récent car l’union a eu lieu voilà à peine un an.

Bigre, quand François a emmené sa fille à l’autel, la diablesse était grosse de 5 mois. Cela commençait à se voir. François considérait son gendre comme un bon à rien de n’avoir pu  » se retirer de la table au moment du dessert.  »

Quoi qu’il en soit le Christophe est aussi un manouvrier, fils de Thiercelieux, dur au labeur et assez agile de ses mains.

Le couple qui habitait à Thierceleux ne tarda guère à arriver, Marie Anne était l’anti thèse physique de sa sœur, aussi blonde que l’autre était brune aussi forte que l’autre était fluette. La forte poitrine gorgée de lait semblait jaillir du corsage et un ventre redondant post maternité faisaient qu’elle semblait avoir pleuré pour avoir sa robe.

Pour compléter le tableau familial il ne manquait plus que le dernier rejeton de la lignée, François 15 ans, dépenaillé, hirsute, le portrait en plus jeune de son père. Toujours par monts et par vaux, il commençait à occuper malgré son jeune âge une place dans la communauté paysanne. Pour l’instant il était domestique de ferme à Chalendon.

Il ne gagnait rien, ramassait des taloches, trimait comme un esclave, dormait au cul des vaches, mais à part cela libre comme l’air, toujours à renifler les bonnes occasions. Commençant précocement à mignarder les filles, volant au passage quelques baisers. Il s’efforçait de lorgner sa belle et jeune patronne lorsqu’elle relevait jupon dans la cour de ferme, en avance sur tout et sur tous, il n’était jamais là où on l’attendait mais toujours là où personne ne l’attendait.

                       Généalogie simplifiée de la famille Regnault

Les ancêtres :

Claude Regnault  ( 1702-1768 ) épouse  Suzanne Letaillier (  1702 1767 )

Jean Martinet  ( 1718 1748 ) épouse Marie Jeanne Hermand ( 1715 1767 )

——————————

François Regnault  (1741-1817 ) se marie avec Marie Jeanne Martinet (1742-1785 ) dans la localité de Saint Barthélémy ( 77 ) le  14 novembre  1768.

Trois enfant sont issus de leur union :

Rosalie 1773-1843 épouse Pierre Nicolas Lefevre

Marie Jeanne 1770-1838 épouse Christophe Blanchet

François 1778-1850 épouse Adélaïde Victoire Noël

 

Nota : l’orthographe variant d’un acte à un autre je conserve l’écriture    Regnault

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LA MORT DE LA PETITE PAYSANNE, ( Le fléau de la variole )

 

 

Il est 5 heures du matin en ce samedi 8 mai 1779,  Anne s’éveille pour effectuer la première traite, elle secoue sa sœur Françoise. Cette dernière pourtant prompte à se lever d’habitude traîne à ouvrir les yeux. Elle a mal dormi . Agitée, fiévreuse elle a fait un cauchemars qui l’a amené dans un puits sans fond. Lorsque sa sœur la réveille elle émerge d’ une eau glaciale dans un ciel noir sans étoile. Elle  ouvre les yeux difficilement, sa chemise est trempée, sa sœur la blague en lui disant qu’elle a pensé à un coquin. Françoise n’a pas le cœur à rire mais fini malgré tout par se lever.

Dans la cour le froid est encore vif et elle frissonne, comme chaque matin les deux sœurs s’accroupissent dans un coin reculé, elles rigolent toutes deux de leur posture, le chaud liquide forme mare et nuage de vapeur, elles  se pressent pour ne pas être surprises par le domestique de ferme qui se lève aussi à cette heure.

Dans l’étable, chacune s’assoit au cul d’une vache et commence la traite . Françoise se plaint d’avoir des courbatures, elle a maintenant très chaud malgré la froidure. La sueur colle son foulard et un filet de sueur lui dégouline entre les seins. Ses mains sont moites, elle est maladroite et la bête d’un beuglement, s’en plaint.

Toute la journée elle va se traîner, elle a chaud et pourtant elle frissonne, un mal de tête lancinant lui fait naitre la nausée. Pourtant le labeur ne manque pas, Anne l’ houspille sans arrêt et sa tante la bouscule pour qu’elle se réveille un peu.

Les tâches pour une femme sont assez multiples dans une ferme, Anne et Françoise en bonnes paysannes sont donc très occupées dans cette exploitation du hameau de la Merlandière. Jean Foucault en est le métayer.

Françoise et Anne sont orphelines depuis longtemps et oncle Jean est un peu comme leur père. Âgées respectivement de 8 et 6 ans quand elles arrivent à la Merlandière sur la commune de Saint Martin de Connée, le frère de leur mère les recueille  et les élève comme ses filles.

Au repas de midi, l’état de Françoise ne s’améliore pas et elle ne touche guère à sa pitance, elle  se lève même de table précipitamment  pour aller vomir dans la cour.

Son oncle s’inquiète et d’un ton bourru demande à Anne.

  • j’espère qu’elle ne s’est pas fait remplir.
  • Non mon oncle elle vient d’avoir ses menstrues.
  • Je crois qu’elle a pris froid, cela va aller mieux.

En fin de journée Françoise est exténuée et demande à gagner son lit sans souper.

La fratrie s’inquiète un peu pour la gamine et Françoise Foucault sa tante qui vit aussi à la Merlandière avec son mari André Guerin se rend à son chevet.

  • quoi que tu as ma belle?
  • Rien ma tante, du froid de la chaleur, mal dans le dos et les bras.
  • T’es sur tu veux rien manger
  • Non non je va dormir.

Lorsque sa sœur se love à ses cotés elle est brûlante.

Le lendemain c’est le jour du seigneur, mais il faut quand même faire la traite et nourrir les bêtes, le repos vient après.

Françoise est debout avant sa sœur qui étonnée la moque pour sa flemme de la veille.

  • Tu vas mieux on dirait
  • Oui ç’a va

Mais à la lumière des premiers rayons de soleil , Anne regarde pétrifiée sa sœur, elle est couverte de boutons.

L’inquiétude grandit, mais il faut poursuivre la journée

Après le travail à l’étable il faut se préparer à la messe et revêtir ses plus beaux atours. Les femmes se retrouvent à la maison, de l’eau chauffe dans l’âtre pour la toilette. Évidemment Françoise est éplumichée sous toutes les coutures car ses boutons inquiètent un peu.

Le visage en est couvert, ainsi que les mains et les pieds, la tante avec rudesse la fait mettre toute nue, il faut bien se rendre à l’évidence même en ses endroits les plus intimes elle en est couverte.

La suspicion s’installe mais chacun continue ses occupations dominicales.

A la messe, au vrai on la regarde un peu de travers et les places sur le banc s’éclaircissent à coté de l’infortunée boutonneuse.

 

  • Qu’est qu’elle a  la fille Le Vacher?
  • Le fils au Jean Ragot avant de passer a eu des boutons comme cela.
  • Tu crois?
  • Eh puis la petite Françoise Hubert du hameau de la Chaussée.
  • Penses tu,  eux ils étaient couverts de pustules.
  • Ouai mais y sont crevés tous deux.

Françoise est contente car malgré de fortes démangeaisons elle va un peu mieux et accepte avec sa sœur d’être raccompagnée par des gars du village. En vérité c’est plutôt Anne que l’on raccompagne et cette dernière se laisse même peloter un peu. Lorsqu’elles arrivent à la ferme Anne est  toute émoustillée  et Françoise un peu jalouse de ne pas avoir été approchée.

Il faut bien dire qu’elle n’est guère joliette avec ses boutons.

Le soir arrive et la maisonnée se couche, Anne et Françoise se serrent l’une contre l’autre comme elles en ont l’habitude depuis qu’elles sont petites.

Elles discutent en chuchotant et rient encore de bon cœur lorsqu’ils entendent les soupirs de tante Françoise et oncle André dans le lit clos de serge verte.

Malgré une forte démangeaison, la journée a été globalement bonne, pas de fièvre , ni de nausée.

Le lendemain au lever c’est la catastrophe,  le visage de Françoise s’est couvert de pustules d’une couleur rouge pâle. En moins de deux, la ferme puis le hameau est au courant.

Cette fois ce ne sont plus de simples boutons, la panique gagne la ferme, car tous connaissent les conséquences de ces irruptions.

Depuis le début de l’année de nombreux enfants ont été emportés.

Jean Foucault prend la situation en main et envoie quérir la matrone qui saura bien faire quelques choses. Comme chacun se doute qu’il y a danger à traîner dans les parages , personne ne se presse au chevet de Françoise. Il y a déjà eu de nombreux morts dans la régions et tous avaient eu des pustules comme celles de Françoise.

On décide de l’isoler  dans sa chambre et seule Anne pourra l’approcher. Quand la matrone arrive les pustules se sont multipliées surtout aux extrémités des membres. Le diagnostique est vite posé c’est la petite vérole.

  • Alors la mère c’est quoi ?
  • Ben c’est la vérole .
  • Et puis
  • Soit elle guérit, soit elle crève.
  • Y a rien à faire.
  • Si? il faut l’isoler si vous voulez pas tous y passer.

Le soir la situation s’aggrave, les pustules couvrent l’ensemble du corps et se remplissent de pus. La fièvre est revenue, la pauvrette ne tient plus debout et se couche pour ne plus se relever.

La nuit est dantesque, Françoise vomit et salit sa chemise, Anne la déshabille avec précaution, la douleur est vive, son corps n’est plus qu’une plaie vive, des pustules éclatent et souillent sa jeune peau.

Une chemise propre, elle s’apaise quelques heures.

Les heures défilent, Françoise se gratte, une odeur nauséeuse se dégage d’elle, la fièvre qui augmente toujours la fait délirer.

Le délire s’accompagne de râles, elle respire difficilement. Ces yeux embués cherchent du réconfort, elle serre très fort la main de sa grande sœur.

Au matin Anne s’est assoupie, Françoise a chier sous elle, l’odeur est à vomir, il faut pourtant la changer. Elle va chercher de l’aide, mais ses tantes refusent. Alors Anne se débrouille, lave sa sœur avec un peu d’eau. L’odeur de merde mélangé à celle du pus fait soulever le cœur d’Anne, des larmes lui viennent . Elle réussit à lui  changer sa chemise,  mais ôter les draps est une épreuve autrement redoutable  et après bien des efforts elle arrive à enlever les draps souillés et à en remettre des propres.

Françoise a de plus en plus de fièvre et n’est plus consciente, elle a des hallucinations, appelle sa mère, puis son père. La toux fait son apparition et sa respiration est saccadée.

Le lit semble bouger, des mains viennent la prendre, elle hurle s’arrache des lambeaux de peau, le pus et le sang s’écoule, la douleur dans les poumons est intolérable, Françoise ne crie plus mais râle. Le corps de la jeune femme se défend, la fièvre lui amène de terribles visions. Puis une étrange rémission arrive, Françoise s’apaise un peu, son visage n’est qu’une plaie mais elle sourit à sa sœur. Les sons ne sortent plus de cette poitrine exsangue, les yeux sont maintenant clos elle s’endort.

Anne est épuisée et tente de garder les yeux ouverts pour veiller sa petite sœur, mais rien y fait elle finit par tomber dans les bras de Morphée.

Lorsqu’elle se réveille en sursaut Françoise la regarde, un sourire se dessine sur ses lèvres, ses yeux bleus reflètent la lueur de la chandelle, apaisée , tranquille, heureuse dans les plis des draps froissés.

Elle est morte, petite fille , au corps de femme qui n’a point connu l’amour, elle a 18 ans et n’est plus.

Anne hurle, tous comprennent  et se précipitent. On arrache l’éperdue de la dépouille éminemment contagieuse. Elle crie, se débat et va hurler son malheur dans l’étable.

Le curé est prévenu, il faut faire vite. Françoise se décompose rapidement, la matrone refuse les soins mortuaires et Anne se dévoue encore pour apporter un peu de décence à sa petite sœur.

Dans un suaire de drap blanc Françoise est enveloppée.

Le convoi brinquebale jusqu’au cimetière, on salue de loin, la crainte de la contagion est plus forte que la charité chrétienne. Quelques voisins accompagnent la pauvre enfant. Les oncles et tantes qui ne l’ont pas assistée  pendant son agonie sont présents.

Le fossoyeur a creusé une fosse à la hâte, on y jette la dépouille mortelle, les prières sont dites, l’âme pure de Françoise Levacher monte au ciel.

Anne est folle de douleur.

Quelques pelletées de terre font disparaitre à jamais la forme blanche qui git au fond du trou, tous s’éloignent, adieu.

A la Merlandière on prend quelques précautions, les vêtement de Françoise sont brûlés, sa couche aussi. Anne est mise en quarantaine, puis reprendra le cours de sa vie.

Elle réchappera à la redoutable faux se mariera et ferra souche. Mais jamais elle n’oubliera sa petite sœur, ni d’ailleurs le rejet que lui ont témoigné ses proches lors de la courte agonie de la gamine

L’épidémie continuera sa course et de nombreux enfants mourront dans la contrée.

Le nommé Edouard Jenner inventera la vaccination contre la variole et peu à peu le fléau reculera mais il faudra attendre 1977 pour que la variole soit éradiquée au niveau mondial

La variole ou petite vérole est une maladie infectieuse d’origine virale, très contagieuse et épidémique, due à un poxvirus. Le mot variole vient du latin varus, i (qui signifie « pustule ») et de varius, a, um (qui signifie « moucheté »).

Françoise Le vacher est née le  21 avril 1761 à Saint Pierre sur Orthe de François et d’Anne Foucault.

La merlandière est un hameau du village de Saint Martin de Connée dans la Mayenne.

Le curé qui se nomme De Souvré a eu la bonne idée de noter la cause des décès dans le registre paroissial.

 

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LE BAIL DE MÉTAYAGE DE LA FERME DES COMBES ( 3ème épisode )

Maison Laymond, ferme de la Combes Saint Étienne de Cuines

Monsieur Laymond de 1830 à 1845 signa 7 métayages, ce qui fait beaucoup car normalement le bail est de 9 ans renouvelable tous les 3 ans. D’ où venait cette instabilité chronique ?

On peut imaginer que les métayers, ayant charge de famille n’avaient aucun intérêt à perdre leur travail et à engager des frais dans une affaire instable. Je pense donc que les clauses imposées par le procureur Laymond étaient bien trop dures et certainement non réalisables par les paysans. Des litiges innombrables amenaient alors à la résiliation.

Mr Laymond n’en avait cure car à chaque fois il trouvait un nouveau bailleur tant la main d’œuvre était abondante.

Beaucoup de travailleurs, peu de travail, voilà un bon moyen de pressurisation ouvrière de la part d’une bourgeoisie triomphante.

Étudions maintenant en détail ce qui est demandé aux métayers.

Tout d’abord ce que l’on appelait les bleds

Le seigle qui est la principale matière à fournir, 100 quartes pour le métayage de 1830 est une plante qui pousse dans les sols froids et pauvres . On le sème en général vers le mois de septembre.

Cette plante était fort intéressante pour le volume de paille qu’elle produisait car elle était fort haute.

Les grains servaient à l’alimentation du bétail.

Le froment qui n’est autre que le blé tendre était également demandé à hauteur de 50 quartes . La variété utilisée était le froment de la Chapelle ou de Mont vernier

Les châtaignes abondantes dans le pays étaient récoltées et le métayer en fournissait donc 8 quartes.

Monsieur Laymond porte aussi une attention particulière aux poires récoltées dans ses vergers, il en distingue deux sortes, la poire d’hiver dite tous temps et les poires beurrées jaunes.

Les légumes plantés et cultivés dans le jardin, sans doute par les femmes étaient réservés aux métayers, sauf pendant les vacances des maîtres qui pouvaient alors se servir.

Une chèvre et un cochon élevés à la ferme étaient fournis annuellement.

Passons à ce qui semble être une préoccupation majeure du propriétaire à savoir ses vignes.

Toujours planté de vigne le  » Champet  », comme en  1830

Elles étaient plantées au  » Champet  » presque en face de la ferme et d’autres plants au Colombier Carrey un peu à droite de l’exploitation sur les flancs de la montagne. Des vignes se trouvaient également au  » Mollard  » sur la gauche des Combes. Le tout formait un vignoble d’un seul tenant

Les plants étaient en cette époque dans la région de Saint Jean de Maurienne du  » Persan »‘qui donnaient un vin fort réputé. Il en était également tiré des eaux de vie.

Laymond préconise de cultiver sa vigne à la mode française. Il précise également que ses vignes soient abondamment fournies en engrais.

Mr Laymond préconise aussi d’utiliser la méthode dite de provignage pour multiplier ses plants à savoir un provin par fossoirée en vigne haute du  » Champet  » et 6 provins par fossoirée en vigne basse.

Le provignage consistait à prendre un rejeton de cep de le tailler et de le coucher en terre pour qu’il prenne racine. Le rejeton ainsi produit s’appelait un provin.

Une fossoirée était une tranchée.

Le bailleur demandait également un quintail de paille de mais, la production agricole était donc déjà fort variée, bleds, maïs, cochons, chèvres, brebis, verger, poulaillers, maraîchage, viticulture, récolte de la châtaigne.

Les charroies devaient également être fort délicats pour les livraisons à Saint Jean de Maurienne .

Les métayer devaient donc être très polyvalents et surtout se tuer au travail.

La ferme existe encore, avec son bâtiment bourgeois à coté ( un panneau indique ferme Laymond la Combe ) et une vigne demeure séculaire au lieu dit le  » Champet  » ( évidement ce ne sont certainement pas les pieds des années 1830 car la région comme partout en France a été touché par le phylloxéra ) mais je trouve fort extraordinaire qu’elle s’y trouve encore. Claude Genin, Isidore Mareschal, Valentin Meunier, Cyrille Covarel, Pierre Crosaz et Etienne Villiot pourraient y retrouver leurs habitudes.

Le procureur Laurent Victor Laymond est mort à Saint Jean de Maurienne le  26 décembre  1856, son épouse Françoise Antoinette  née Lambris est morte dans la maison Laymond à Saint Etienne de Cuines le 04 janvier  1856.

 

Si toutefois vous êtes descendants de mes métayers ou du bailleur Mr Laymond, je me ferais un plaisir de dialoguer avec vous

 

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LE BAIL DE MÉTAYAGE DE LA FERME DES COMBES ( 2ème épisode )

Mr Laymond se mit en quête d’un nouveau métayer, il le trouva en la personne d’Étienne Villiot dit Roccaz. Laboureur de Saint Étienne de Cuines il est âgé de 66 ans et est l’époux de Claire Roccaz.

 

Les Villiot sont nombreux dans la vallée de la Maurienne, pour les différencier on leur donne des surnoms à savoir dans ce cas du nom de sa femme.

Il est déjà assez âgé pour prendre une métairie mais en tant que laboureur il possède des bœufs et une charrue.

On va le voir en ce 9 février 1833 le procureur Laymond est nettement plus gourmand que dans le bail précédent.

La durée est toujours de 9 ans avec faculté de résiliation au bout de 3 ans ou de 3 récoltes.

Pour l’année 1833, le cens ne portera que sur les prés et vergers, Villiot donnera donc 92 livres et 8 quartes de châtaignes.

Pour le reste le cens commencera à la Saint André ( 30 novembre ), mais l’augmentation est notable.

200 quartes de bled dont 125 de seigles et 75 de froment donc 50 quartes de plus que Genin.

132 livres en numéraire soit 52 livres en plus

10 paires de poulets

25 livres de chanvre taillé

1 quintail de paille de mais

12 douzaines d’œufs

12 quartes de châtaignes

2 sacs de pomme de terre

4 litres d’huile

la moitié des fruits sauf ceux du verger de devant la maison qui appartiennent en propre au métayer

Le tout est à livrer à la Saint André au domicile du propriétaire sauf les poulet et les œufs qui seront fournis pendant les vacances de la famille Laymond sur ses terres de Saint Étienne de Cuines.

Laymond se garde pour les vacances (les beaux jours ) la maison principale qu’il occupe avec sa famille.

De plus Villiot achètera à la Saint Martin pour le compte de Mr Laymond un cochon qu’il engraissera jusqu’à la Saint André ( à ses frais ).

Il devra encore 10 livres de beurre et 2 quintaux de foin.

Il devra encore élever une chèvre et deux brebis pour le compte du bailleur.

Il est précisé qu’il devra écheniller les arbres, les protéger avec des tuteurs épineux, labourer, ensemencer, réparer et entretenir les haies et enfin ramener de la terre dans les vignes (ce que l’on nomme enrayer) .

Laurent Laymond devenait exigeant, mais passe encore.

Par contre Barthélémy notre vieux laboureur, regimba devant les 10 journées de travail exigées cela devenait une vraie corvée seigneuriale . Claude Genin n’avait travaillé que 2 jours pour son propriétaire.

Là encore Barthélémy céda et apposa 3 petits traits en guise de signature sur le beau papier de vélin

Mais la collaboration entre les parties ne durera guère car 2 années plus tard le bail fut résilier

En effet le 2 mars 1835, le bailleur solda les compte en demandant 60 francs à Villiot, qui accepta et obtint de laisser ses bestiaux consommer les fourrages existants dans les granges jusqu’à la Saint Claude.

Par contre il dut fournir les bœufs et le bouvier pour les travaux de printemps y compris le transport d’engrais pour l’ensemencement et ce sous la direction de son successeur.

Quelles furent les causes de cette rupture prématurée, je l’ignore mais Laymond trouva derechef deux paysans qui acceptèrent les conditions draconiennes du métayage

Ceux ci habitants de la commune d’Avrillard se nommaient Isidore Mareschal âgé de 40 ans et marié à Jeanne Damps et Claude Damps père de la précédente, âgé d’environ 76 ans.

Les conditions furent strictement identiques au contrat passé avec Villiot, mais là encore Laymond en homme d’affaire augmenta le cens en numéraire très légèrement ( 5 livres ), celui de bled de 10 quartes et doubla sa demande de chanvre.

Le contrat fut signé le 13 mars 1835

Mais la valse des Métayers continua, le 15 janvier Laymond passa un bail avec Pierre Crosaz Blanc de la commune d’Hermillon, là encore rien de bien extraordinaire le cens est globalement identique aux précédents, mais sans doute pour occuper les temps libres de Crosaz il l’autorise à exercer le métier de teinturier à l’intérieur de la ferme.

 

Au bout de 3 ans, le 26 février 1841 le procureur reprit comme métayer le nommé Isidore Mareschal. Avec entrée en possession au mois de mai ou plutôt si Pierre Crosaz déguerpit avant cette époque ( dans le texte ).

On voit comment un propriétaire traitait ses métayers par ses quelques mots dédaigneux.

Isidore se fit rajouter un peu de travail car il s’engagea à niveler le terrain du verger et à creuser des mares pour en extraire de la marne afin de s’en servir comme engrais

Visiblement les parties ne s’entendirent guère car le 1 septembre 1843 Laymond résilia le bail.

Lui succéda le nommé Valentin Meunier qui se vit bailler la ferme à essai, cela ne dura guère car au mois de mars 1845,  il était dehors et devait de l’argent à Mr Laymond. Meunier signa une reconnaissance de dette en avril 1845, en octobre Valentin restait encore débiteur de 43 livres et d’une mine de vin*.

Une mine contient normalement  78 litres, mais en matière sèche.

 

Mais la main d’œuvre ne manquait pas et Cyrille Covarel de la commune de Saint Étienne de Cuines prit les affaires en main des le 15 mai 1845.

Cyrille se maria le  25 novembre  1845 à Saint Étienne de Cuines avec Blandine Jamen et s’éteignit le  1er février 1890 dans cette même localité.

Lire le premier épisode

https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/03/23/le-bail-de-metayage-de-la-ferme-des-combes-1er-episode/

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LE BAIL DE MÉTAYAGE DE LA FERME DES COMBES (1er épisode )

 

 

Monsieur Laymond est l’archétype du notable, officier de justice à Saint Jean de Maurienne où il exerce la charge de procureur. Cet office, son père l’avait exercé avant lui, dynastie d’homme de loi , différents régimes étaient passés, eux étaient restés. Pour l’heure sujet du duc de Savoie, accessoirement roi de Sardaigne il n’est plus français depuis le retour dans le giron Sarde en 1815.

Propriétaire aisé il possède comme ses congénères bourgeois des terres qu’il fait exploiter par des métayer et justement en ce 3 mars 1830 il s’apprête à signer un nouveau bail pour sa ferme de Saint Étienne de Cuines.

 

Embarrassé dans ses beaux habits, Claude Genin que ses proches appelle  »Bondu  » attend que maître Laymond le fasse pénétrer dans son bureau. Il est très intimidé et pas dans son élément du tout, la maison est vaste, trop belle, les meubles sont massifs et encaustiqués et une sorte de laquais se tient à ses cotés dans une sorte de surveillance.

Bondu a 41 ans et est né à La Chavanne ( Savoie ) l’année de la révolution Française, c’est un rude paysan montagnard dur au travail.

Domicilié à Saint Étienne de Cuines  ( Savoie ) il est recommandé par les héritiers de Jean François Bonfils qui exploitait la ferme jusqu’à ce jour.

Enfin il pénètre dans l’antre du maître où se tient un nommé Bonnivard qui va servir de témoin pour le bail qu’il va passer avec Mr Laymond.

Jusqu’à ce jour Claude n’a passé que des baux verbaux mais il semble que les choses doivent changer,  de toute façon cela ne changera rien pour lui il ne sait ni lire ni écrire.

Si évidement le propriétaire est à son avantage, Claude ne s’en laissera toutefois pas conter, il connaît les us et les coutumes du métayage, ce n’est pas son premier.

La ferme qu’il se destine à prendre en charge est située au hameau de la combe sur la route qui mène au col du Glandon, à une altitude de 540 mètres, le village n’est guère éloigné et le Glandon coule en contre bas de la ferme.

Des prés, des vergers, des terres labourables, des vignes, des prairies et une écurie située un peu plus haut au Molard composent l’ensemble des terres exploitables.

Le métayage veut en réalité dire moitié, une moitié de la production au propriétaire des terres et l’autre au paysan qui l’exploite. C’est en somme un contrat de location.

Il tend à disparaître aujourd’hui mais représentait en 1830 une part non négligeable des baux ruraux.

Assis à son bureau Maître Laurent Haymond domine les débats, Claude chapeau bas acquiesce de la tête. Pour l’instant le contrat est dans les normes, le bail est de 9 ans sous repentir réciproque de 3 ans. Le paysan ni comprend rien et Laymond lui explique que le bail pourra être rompu au bout de trois ans.

Les deux hommes en viennent maintenant aux conditions générales. Claude devra fournir tous les ans à la Saint André ( 30 novembre ) :

100 quartes* de seigle

50 quartes de froment

8 quartes de châtaignes

4 quartes de Pomme de terres

3 quartes de poire d’hiver

1 quartes de poire beurré jaune

Les quantités sont importantes et de plus Claude devra les livrer à Saint Jean de Maurienne.

La négociation se fait maintenant plus âpre, au sujet du numéraire, Laymond exige 70 livres du Piémont* les 4 première années et 80 livres les cinq années suivantes.

Un quarte vaut en  Savoie 13 litres 3 décilitres, 4 centilitres de matière sèche. (  Information fournie par société archéologique de Savoie )

Ces sommes en numéraire ne sont pas à l’avantage du métayer qui doit vendre une partie de sa propre part pour payer le propriétaire or les cours des céréales sont fluctuants ainsi que les récoltes.

Claude accepte les conditions mais le propriétaire exige une chèvre annuellement à charge d’élevage pour le métayer.

Puis dernière survivance de temps anciens Claude devra 2 jours de travail annuellement à son bailleur.

Mais il n’en n’ ont pas fini et Claude devra lorsqu’il quittera la ferme restituer l’entière quantité de fumier et de paille qu’il trouvera en entrant dans la ferme.

Le fumier ayant pour l’heure 18 pieds de long, 9 de largeur et 4 de hauteur.

Les deux associés, si l’on peut dire, s’entendent sur la plantation de pieds de vigne au lieu dit du  » Champet  », Claude entretiendra les pieds existants et plantera ceux fournis par Mr Laymond.

Comme pour le reste ils en seront de moitié sauf les quatre premières années ou l’intégralité de la récolte sera pour Claude Genin.

Monsieur Laymond charge Genin de l’achat de bétail et lui remet 300 livres à cet effet.

Les légumes qui seront cultivés dans le jardin seront entièrement au métayer.

Voila ils se sont tout dit et le tout est couché sur papier, en bon père de famille ( dans le texte ) comme il se doit, Claude Genin entretiendra la ferme de Mr le Procureur.

Monsieur Laymond signe en premier, le témoin Monsieur Bonnivard en second et Claude qui ne maîtrise point l ‘écriture appose une croix où à coté l’on mentionne que c’est la marque deClaude Genin dit Bondu.

 

Les hommes échangent une poignée de main et Claude à pieds regagne sa demeure. Il ne prendra possession de la demeure de la ferme de la Combes qu’en septembre, mais il doit ensemencer puis couper les bleds ,c’est dans dans le contrat et dès son retour à Saint étienne de Cuines il commence à s’échiner pour les Combes.

En février 1833, le bail sera dénoncé et Genin reprendra sa liberté. Mais les conditions de départ furent draconiennes et Claude dut rembourser 385 livres en numéraire compris les 300 livres fournit pour l’achat des bêtes.

Il dut en sus rembourser le prêt de 28 quartes de seigles et 4 quartes de froment.

Évidement cela n’exonérait en rien le paiement du cens annuel* pour l’année en cours et le travail jusque en septembre.

En droit féodal, le cens  est une redevance due au propriétaire d’une terre, celà a un relent d’ancien régime , un peu comme les journées de travail dues au propriétaire .

Par son départ Claude perdra en outre la récolte des vergers et il dut  engraisser la vigne de 40 charges de fumier et  planter les perches qui restaient dans le cellier.

Les difficultés étaient fort nombreuses, car le métayer partagé entre les exigences du propriétaire, les aléas météorologiques de cette région montagneuse, la pauvreté des sols et les attaques des nuisibles de toutes les sortes, devait faire face à des problèmes sans nombre. Cette vie poussait bon nombre de travailleurs a quitter la région pour fuir des conditions de travail dantesques et mal rémunérées .

Claude Genin dit Bondu s’éteignit le 28 juin 1846 dans la commune de La Chambre (Savoie ) .

 

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LA MORTE DU GUIGNIER

Registre paroissial de Vimarcé département de la Mayenne

En ce vendredi 29 juin de l’an de grâce 1781 sous le règne du bon roi Louis XVI à Vimarcé il faisait déjà une chaleur épouvantable et ce malgré l’heure matinale.

Il était donc entre sept heures et huit heures du matin préparant ma journée quand j’ai entendu s’ouvrir à grand fracas la porte de mon église Saint Jean Baptiste. Me retournant je vis le petit Pierre Chauveau, domestique à la métairie du Coudray.

  • Mon père vite ,une femme est mourante à la Coudray, elle est tombée d’un arbre.
  • Tu es sur qu’elle est encore en vie.
  • J’sais pas mon père.
  • Bon d’accord j’y vais aide moi.

Avec l’aide de Pierre je revêtis mon étole, le surplis et je me munis des saintes huiles. Heureusement la métairie n’était qu’à quelques encablures. Je me mis à courir en essayant de ne pas me prendre dans ma robe mais malheureusement  sur place   je me rendis compte que la mourante était passée.

Elle se trouvait assise près d’une chaise à proximité d’un guignier et avec certitude je ne put que constater le décès.

Je reconnus de suite Anne Couesnon la femme au René Hullot le tisserand du hameau de La Motte en cette paroisse.

Un attroupement s’était formé,  les sœurs Touchard, Marie et Scholastique , 20 et 15 ans et qui demeuraient au village de Dorigny commune de Saint Pierre La Cour chez leur mère racontaient à tous que la femme Couesnon était tombée du guignier. Elles précisèrent même que cette dernière était tombée sur l’estomac. La suite de leur récit m’apprit qu’avec l’aide de Pierre Chauveau qui travaillait dans le champs voisin elles portèrent secours à la malheureuse et que l’ayant assise avec les deux sœurs, Pierre s’en alla prévenir François Turneau son maître et laboureur de la terre du Coudray.

François constata comme moi que la dite Anne était fort mal en point mais m’envoya tout de même quérir.

On décida bientôt de porter le corps à l’église où il resterai  jusqu’au lendemain. Non de non pourquoi ai je accepté qu’elle soit transportée à l’église et non chez elle, certes la maison de Dieu était plus près. Après bien des palabres, j’ordonnais aux hommes présents d’installer la défunte sur une charrette de la ferme du Coudray.

– Mon père il faut se hâter, elle a le cou tout raide.

Effectivement à force de parler la rigidité cadavérique s’installait doucement dans le corps sans vie.

Dans mon église je l’installais dans une chapelle et je la fis veiller. J’envoyais prévenir le mari, mais mon messager revint pour me dire que ce dernier serait absent plusieurs jours.

 

Le lendemain,  samedi 30 juin, lorsque je pénétrais  dans le saint édifice  force était de constater qu’Anne commençait à sentir mauvais et qu’il ne faudrait pas traîner pour la porter en terre. En l’absence de toute famille je devais réunir une sorte de conseil pour prendre la décision de la porter en terre.

Cette réunion composée de François Turneau, Pierre Chauveau, le père Julien un bordager de la commune, Jacques Gautier, garçon domestique et Jacques Richelieu me requit pour inhumer la morte en le cimetière de la commune et ce le plus rapidement possible.

Un fossoyeur creusa un trou en toute hâte et il fallut trouver un drap pour former un linceul, le mari rembourserait plus tard.

La chaleur était suffocante et la putréfaction s’annonçait rapide. Je n’avais jamais vu une telle rapidité dans le pourrissement des chairs.

Pas le temps de construire une bière, je la fis porter au cimetière recouverte de son voile, brinquebalée par une haquenée rétive. Un petit cortège me suivait et la mise en terre fut décente.

En présence du sieur Pierre Barré, de Jean Minnier maréchal de ce bourg, des sœurs Touchard et des requérants je portais en terre le corps de l’infortunée cueilleuse de cerises.

Ainsi va la vie, le mari en rentrant de son voyage ne trouva point sa femme chez lui mais sise sous un petit monticule de terre point encore tassé.

Ce petit fait divers raconte le quotidien d’une paroisse et nous en montre les acteurs,un curé, un laboureur ayant un domestique, deux jeunes filles, un bordager, un sieur et un maréchal, tous paroissiens d’endroits différents.

On remarque l’empressement à se débarrasser du corps, à peine 24 heures après le décès. Le curé signalant déjà les mauvaises odeurs dues à la putréfaction ce qui n’est pas banal dans un acte de décès . Pourquoi un tel empressement et pourquoi le mentionner alors que la plupart du temps les corps sont enterrés le jour même ou au pire le lendemain ? Signalons aussi l’absence du mari et de toute famille et la formation d’une sorte de conseil qui demande expressément au curé de pratiquer l’inhumation.

 

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